[.. Le Pendu ..] partie2..
Ben s'allonge sur sa paillasse et sourit. Le Prêcheur s'est enfin tu: il est assis à l'autre bout de la cellule, ses yeux vrillés sur le visage de Ben. Il essaie de deviner. Pourtant, Ben lui a répété tout ce qu'il a dit aux autres pendant le procès. Tout -sauf la seule chose qu'ils voulaient vraiment savoir- Cela, Ben ne le dira à personne. Mais c'est devenu une sorte de jeu et il s'amuse à faire enrager le Prêcheur -qui n'est pas plus Prêcheur que vous et moi- Et Ben raconte son histoire une fois de plus, et l'autre l'écoute, voûté sur son tabouret, étudiant chaque mot, guettant l'erreur qui ne se produit jamais.
<< -Tout simplement parce que j'en avais marre d'être pauvre, Prêcheur. Faut pas chercher plus loin! Marre de trimer pour trois fois rien à la quinquaillerie de Moundsville! Et le vendredi, le jour de ma paie, quand j'allais à la banque du père Smiley, il ouvrait son petit tiroir plein de billets de dix, de cinquante et de cent et chaque fois que je voyais ça, j'avais la tête qui tournait et je rêvais à tout ce que j'aurais pus acheter avec pour Willa et les mômes. C'était pas tant pour moi que j'en faisait envie!
- Mais tu as tué deux hommes, Ben!
- C'est vrai. Un jour, j'ai graissé le petit Smith et Wesson que le patron cachait dans son bureau à la quiquallerie, et je suis allé à la banque et je l'ai pointé sur Smiley et sur le caissier, le vieux Corey South, et je leur ai dit de ma passer la pile de billet. Seigneur, t'as jamais vu un tel paquet!
- Il y en avait pour dix mille dollars, Ben!
- Le père Smiley a dit que j'étais cinglé et Corey South a ouvert son tiroir pour prendre son revolver. Alors j'ai tiré! Ils sont tombés tous les deux et Corey est mort sur le coup. Mais quand j'ai passé ma main sous le grillage pour prendre le paquet de billets, Smiley s'est soulevé sur le coude avec un revolver à la main et il m'a collé un pruneau dans l'épaule. Là-dessus, j'ai foutu le camp, mais j'ai repris la bagnole pour rentrer chez moi. Et à quatre heures du soir, ils sont venus me cueillir derrière chez moi, au bord du fleuve -le shérif et quatre flics-
- Et tu étais là à les attendre?
- Oui, mon vieux. Vois-tu j'en avais marre de cavaler! J'étais derrière le fumoir de la tannerie, avec Tom et Bill, mes deux gosses.
- Et l'argent, Bill? Qu'esce que t'en as fait, de ces dix mille dollars? Ecoute, t'en auras pas besoin là où tu vas! Que ce soit au ciel ou en enfer, tu pourras rien en faire là-bas. Alors, dis-moi où ils sont, mon gars..>>
Ben ne répond pas. Le Prêcheur s'éloigne et reste planté devant la fenêtre de la cellule, ses longues mains décharnées nouées derrière son dos. Ben les regarda en frémissant.
"Qui est le Prêcheur? se demanda-t-il. Qui est-il pour s'être fait tatouer ainsi?"
Car, sur chacun des doigts de la main droite, une lettre est tatouée, en bleu sur le gris sinistre de sa peau: AMOUR. Et sur ceux de la main gauche, on voit les lettres HAINE.
"Qui est-il, se demande Ben, et pourquoi l'appelle-t-on Prêcheur?"
Car il n'est pas un véritable homme de Dieu -il a étudié les Ecritures certes, mais en amateur, et c'est une caricature de prêcheur en marge de l'Eglise, un prédicateur ambulant qui débite ses sermons comme des montres à un dollar- Ben s'interroge longuement et songe au couteau que le Prêcheur garde caché sous la vieille couverture tachée de sa paillasse. Un couteau à cran d'arrêt, à la lame rapide comme la foudre. Mais Ben sait qu'il n'a rien à en craindre, car le Prêcheur veut savoir où est l'argent et ce n'est pas en jouant du couteau qu'il le saura. Le Prêcheur est revenu devant la couchette de Ben.
<< -Mets ton âme en règle, Kaulitz! C'est l'argent du sang et il porte la malédiction de Satan! Il n'y a qu'un moyen de la purifier, c'est de le confier à des hommes pieux pour accomplir l'oeuvre de Dieu.
- Des types comme toi?
- Je sers le Seigneur à mon humble manière.
- Dans ce cas, pourquoi es-tu boulcé en prison? Et pourquoi as-tu ce couteau?
- Parce que je ne suis pas sur terre pour apporter la paix mais le glaive! Ce couteau, je l'ai passé sous le nez des gardiens. Il m'a aidé à triompher de bien des périls, Kaulitz!
- Je te crois sans peine, dit Ben avec un sourire.>>
Le Prêcheur grimpe sur sa couchette et s'étend en marmonnant entre ses dents, combinant de nouveaux moyens de forcer Ben à lui dire où il a caché les dix milles dollars. Pour Ben, c'est un jeu. Dans trois jours, le bourreau viendra le chercher, et il faut inventer des jeux comme celui-là pour ne pas perdre la raison au dernier moment. Entre eux deux, c'est un duel de tous les instants -heure après heure, jour après jour- Et Ben sait qu'il l'emportera. Car le Prêcheur aura beau parler à s'en user la langue, il ne soufflera pas un mot à âme qui vive. Mais le Prêcheur s'acharne, butté, infatigable, dans le silence frissonnant de la nuit de la prison.
<< -Ecoute, Ben! Tu pourras rien en faire là où tu vas, je te dis! Allons, mon gars, achète ton entrée au paradis. Tu m'entends, mon gars? Un bon mouvement, dis-moi où il est!
- Fous-moi la paix, Prêcheur!
- Regarde ma main, Ben. Tu vois les lettres qui sont tatouées dessus? L'Amour, Ben, l'Amour! Voilà ce qu'elles disent. Cette main-là, la droite, c'est la main de l'Amour. Mais attention, regarde bien! la lune est assez claire. regarde ma main gauche. C'est le Haine, Ben, la Haine! Et tu sais ce que ça veut dire, mon gars? Ces deux mains, c'est l'âme de l'homme mortel! C'est l'Amour et la Hiane qui luttent l'un contre l'autre jusqu'à la fin des temps.>>
Ben écoute son boniment. Il éprouve un étrange pliasir à regarder le Prêcheur qui pétrit et torture ses doigts tatoués. Avec un horrible craquement de phalanges, les mains se mêlent et s'aggripent et luttent farouchement. Soudain, dans un fracas de fin du monde, le Prêcheur cogne ses deux mains entrelacées sur le banc de bois. Puis c'est un grand silence et le Prêcheur reste tapi dans l'ombre, près de la couchette de Ben, guettant l'effet de sa démonstration.
<< -Je pourrais élever un temple, dit-il d'une voix geignarde. Pense donc, Ben, cet argent maudit et souillé peut construire un temple! Des milliers de pêcheurs sauvés parce que t'auras fait don de cet argent. Ecoute-moi , mon gars..>>
Ben se soulève sur son coude. Le jeu ne l'amuse plus.
<< -Ta gueule, Prêcheur! Va te coucher ou je vais t'enfoncer ta paillasse dans le gosier!>>
De nouveau le silence. Le Prêcheur est allongé sur la couchette du haut, les mains coirsés derrière sa tignasse rousse, cherchant le moyen de faire parler Ben Kaulitz. Dans trois jours, le bourreau viendra et il sera trop tard. Sur la couchette du bas, Ben tremble et se mord les doigts jusqu'au sang. Il se débat avec désespoir entre les griffres du cauchemar que la nuit engendre dans son esprit. Une fois encore, il revoit cet aprè-midi d'il y a quelques moi. Il est derrière la maison, sur la petite route du village de Cresap, et il regarde les visages ronds et étonnés de ses deux enfants: Bill silencieux et pétrifié comme un angelot de cimetière, serrant son Power-Raners, et Tom qui écoute, les yeux écarquillés de surprise.
<< -Où tu vas, p'pa?
- Loin, Tom, très loin.
- Tu saignes, p'pa!
- C'est rien, mon gars. Une égratignure à l'épaule.
- Mais il y a du sang!
- Suffit, Tom! Rappelle-toi ce que je t'ai dit. Et toi aussi, Bill, toi aussi! N'oublie pas. Vous m'avez promis!>>
Déjà, Bill aperçoit la voiture qui débouche sur la route derrière le verger. Dedans, il voit les hommes en uniforme bleu, revolver au poing. Tom les regarde aussi, bouche bée, les lèvres tremblantes, mais il se ressaisit et serre les dents.
<< -Attention à ce que je t'ai dit, tom. Et prends bien soin de Bill. Protège-le sur ta vie.
- Oui, p'pa.
- Qui c'est, ces hommes? demande Bill.
- Ne t'inquiète pas. Je vais m'en aller avec eux. Ne vous occupez pas de ça. Rappelez-vous ce que je vous ai dit. Souviens-toi, Tom, tu as juré! Promets-moi encore, promets!
- Je te promets, p'pa, je te promets.>>
Sur sa couchette, Ben revoit la scène et la sueur perle à son front. Il n'ose bouger, de crainte que le Prêcheur comprenne qu'il ne dort pas et que la peur lui a fait perdre toute prudence, et qu'il imagine que le moment est venu de lui arracher son secret. Ben referme les yeux et songe à la journée écoulée.
Le matin, on a autorisé Willa à venir le voir. En la regardant à travers le grillage, il avait envie de lui dire des choses qu'il a oubliées depuis des années et des années. Tout a commencé au printemps 1988, quand ils s'étaient sauvés à Elkton pour se marier en cachette. A l'époque, il rêvait de la vie qu'ils mèneraient tous deux dans la petite maison sur la route du fleuve, à la sortie de Cresap -et de l'augmentation qu'il demanderait à la quincaillerie, et du piano mécanique qu'il achèterait à Willa-
"C'est drôle, pense-til, tout a toujours été une question d'argent."
Du début à la fin. Et même ce matin, à la prison, Willa ne pensait qu'à ça, aux dix milles dollars qu'il a cachés. Elle ne cessait de répéter qu'il n'en a plus besoin, qu'il n'a pas le droit de la laisser sans un sou avec les deux mioches sur les bras. Mais il n'a rien dit. Et pourtant, ça lui faisait mal au coeur de la voir ressasser les mêmes questions à travers le grillage. A la fin, elle avait le même visage que le Prêcheur: veule, malade d'anvie et de cupidité -cette même cupidité qui l'a conduit lui-même au meutre et à l'échafaud-
L'après-midi, son avocat, MacGlumphey, est venu le voir lui aussi. Avant le procès déjà, MacGlumphey lui disait qu'il s'en tirerait plus facilement s'il révélait la cachette des dix milles dollars, et c'est à ce moment-là que Ben a résolu de ne rien dire. Il ne faut pas être bien malin pour deviner que ce n'est pas la justice qui les intéresse, mais l'argent. Le Mal et l'Envie -c'est cela qui l'a mené en prison, et c'est pour cela qu'ils veulent le pendre- Et c'est cela aussi qui se reflétait ce matin sur le visage de Willa, cajoleur et implorant à travers le grillage, et sur celui de macGlumphey, menaçant et raisonneur, et dans la voix du prêcheur chuchotant dans la nuit de la cellule.
<< -Où est-il, Ben? Où ça, Ben, où?>>
Arraché à son rêve, il rouvre les yeux. Le croissant de lune a disparu. Sur le carré d'ombre bleutée que découpe la fenêtre, la tignasse rouquine du Prêcheur se détache soudain, tout près de lui. Lentement, comme un ressort d'acier que l'on tend, Ben bande ses muscles et détend le poing de toutes ses forces, écrasant la bouche frémissante du Prêcheur.
<< -Ben, t'aurais pas dû me frapper! Je suis un homme de Dieu!
-T'es un beau salaud, oui, pour venir me caqueter à l'oreille pendant que je dors! Tu espérait peut-être me faire parler en dormant? Tu peux courir, prêcheur!
-Je suis l'envoyé du Seigneur, je te dis!
-T'es un cagot et un faux jeton! Allez, file à ta paillasse, sinon je t'écrase la tête contre le mur! Pendu pour pendu, je peux aussi bien en bousiller trois que deux!>>
Crispé sur sa couchette, Ben entend le prêcheur qui se pelotonne peureusement sur sa paillasse bruissante et se tamponne le nez avec des soupirs plaintifs.
Au matin, réveillé par le mugissement de la sirène que l'écho renvoie d'un mur à l'autre, Ben aperçoit le prêcheur à l'autre bout de la cellule, le nez enflé et couvert de sang séché, et il ne peut s'empêcher de rire. Le Prêcheur n'abandonnera jamais-déjà, ses yeux brillent, il est de nouveau à l'affût et la question se reforme sur ses lèvres minces-
"Il a de la suite dans les idées, pense ben, faut lui laisser ça."
<< -Ben?
-Quoi encore, Prêcheur?
-Je sortirai d'ici un mois, a ce moment-là, tu seras mort et enterré, Ben. Faut que tu te mettes en paix avec Dieu. Et ce serait plus facile si tu me disais tout, mon gars. Vois-tu, avec ces dix mille dollars je pourrais construire un temple, le plus beau du pays -à coté, tous les autres auraient l'air de vulgaires cages à poules- On le nommerait d'après toi: temple Ben Kaulitz! Qu'esce que tu dis de ça?
-Cause toujours, Prêcheur!
-Le Seigneur te regardarait d'un autre oeil, Ben. Il se dirait "Bah! Ce n'est qu'un petit crime de rien du tout.."
-Tu donnerais des bonbons aux gosses, Prêcheurs? Tu donnerais à manger aux pauvres qui ont le ventre vide à cause de cette foutue crise?
-Bein sûr, mon gars. ce serait ton temple, et on n'oublierait pas ces pauvres âmes sans feu ni lieu.
-Cause toujours, prêcheur, dit Ben en ricanant. Cause toujours, vieux!>>
[.. à suivre ..]